Dimanche 24 mai 2009
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Par Kraing Meas
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Barack Obama-Dick Cheney, deux visions de l'Amérique
Le contraste en politique est une affaire rare. Tout au moins le vrai contraste, celui entre deux personnalités qui proposent des idées et des méthodes que l'on
peut véritablement comparer et distinguer; pas le faux contraste entre des bateleurs d'estrades aux promesses dignes d'opérateurs téléphoniques. Jeudi 21 mai, à Washington, en l'espace de deux
heures en fin de matinée, on a pu assister à une confrontation à distance, qui s'est avérée une forme de contraste chimiquement pure. Celle entre le nouveau président des États-Unis, Barack
Obama, et le vice-président et mentor de son prédécesseur, Dick Cheney.
Les deux hommes, lors de leurs discours de jeudi (©Maison Blanche et AEI)
L'affrontement entre les deux hommes – deux discours majeurs sur la sécurité nationale à quelques minutes d'intervalle – avait été vendu par les chaînes télévisées comme un match de boxe au
sommet (des coups, de la salive, de la sueur, et un vainqueur). Mais il s'est agi de bien davantage qu'un pugilat verbal. Ce furent deux visions des États-Unis, deux visions du monde
post-11-Septembre qui furent exposées aux Américains. D'une certaine manière, comme l'a écrit le Washington Post vendredi 22 mai: «Le président Obama et le vice-président Cheney ont
offert au pays le débat sur la sécurité nationale qui n'avait jamais eu lieu durant la campagne présidentielle de l'an dernier, détaillant deux visions radicalement différentes de la puissance
américaine et de la présidence dans le combat contre le terrorisme.»
Les dernières semaines ont fourni un terreau propice à un tel débat. Barack Obama, après avoir entamé son mandat en fanfare, en revenant sur certaines décisions majeures de l'ère Bush
(interdiction formelle de la torture, fermeture de Guantanamo, révélation des documents justifiant les abus passés), s'est trouvé confronté à des décisions politiquement délicates qui l'ont
contraint à la précaution : refus de publier des photos d'interrogatoires musclés, faible enthousiasme à l'égard d'une commission chargée de faire la vérité sur les pratiques anti-terroristes de
ces dernières années, rébellion de sa majorité face au devenir des détenus de Guantanamo, volonté de poursuivre dans la voie des commissions militaires décriées.
De son côté, le parti républicain, exsangue et laminé par la victoire et le charisme du nouveau président, s'est replié sous l'aile protectrice des «
ayatollahs» conservateurs pour
lesquels aucun examen des erreurs passées n'est nécessaire, puisque erreurs il n'y a point eues. Dans ce camp-là , rompant avec la tradition qui veut que les sortants s'abstiennent de commenter la
politique des nouveaux arrivants (coutume respectée par George W. Bush), Dick Cheney est sorti du bois pour attaquer la Maison Blanche au lance-roquettes. Craignant peut-être pour sa retraite
paisible (s'il est traîné devant une commission d'enquête), mais plus probablement désireux de justifier une énième fois ses convictions, il est devenu l'opposant numéro un de Barack Obama sur les
questions de terrorisme et de sécurité.
Cheney, tel un animal qui n'apprend jamais de ses erreurs
Le discours d'hier de «Vice», comme il est parfois surnommé, était éloquent. Il tient en trois phrases: «Voici la principale ligne de démarcation dans notre débat actuel sur la
sécurité nationale. Vous pouvez examiner les faits et en conclure que notre stratégie [celle des années Bush] a fonctionné, et qu'elle doit être poursuivie avec autant de vigilance
[puisqu'il n'y a pas eu de nouveaux attentats sur le sol américain]. Ou alors vous pouvez examiner les mêmes faits et en conclure que le 11-Septembre était un événement unique qui ne justifie
pas un effort de guerre soutenu.» Comme l'a un jour exprimé «W», son ancien patron: «Au Texas, nous ne faisons pas dans la nuance...»
Le monde selon Cheney est toujours le même qu'au soir du 11 septembre 2001: il y a les États-Unis et le reste de la planète (l'Europe a bien entendu eu droit à toute sa morgue durant son
discours); les terroristes et leurs alliés doivent être écrasés par la puissance brute de l'armée et des services secrets, et tous les moyens sont bons pour y parvenir; l'exécutif n'a de compte Ã
rendre à personne. Tel un animal qui n'apprend jamais de ses erreurs et commet perpétuellement la même bêtise, Dick Cheney persiste et signe: la torture (il emploie l'euphémisme
«interrogatoires poussés»), les enlèvements à l'étranger, Guantanamo et les détentions perpétuelles, l'invasion de pays souverains, l'espionnage de ses propres concitoyens, la
dissimulation comme méthode de gouvernement..., tout cela était bel et bien bon.
Cette vison du monde a un nom: la politique de la peur. Il suffit d'examiner les mots les plus répétés dans le discours de Dick Cheney pour s'en rendre compte:
À l'opposé, Barack Obama a délivré un discours rare en politique – même si, venant de lui, on commence à y être habitué: un discours pédagogique. Comme l'a remarqué le chroniqueur de
Time
Magazine, Michael Scherer,
«le Kid Barack a parlé le langage de la complexité. Chacun de ses points avait une sous-partie. Même les sous-parties avaient des sous-parties. Il a expliqué les
trois grandes décisions qu'il a prises [bannir les
«soi-disant interrogatoires poussés», fermer Guantanamo, réexaminer la situation des 240 personnes qui y sont encore détenues]
.
Il a ensuite évoqué deux grands sujets: le futur des détenus de Guantanamo, qui peuvent être divisés en cinq catégories, et son approche de la sécurité et de la transparence, allant de la
dé-classification de documents à l'utilisation du secret défense devant la Justice. Tel un professeur devant son tableau noir, Obama a explicitement admis vouloir intégrer de la nuance dans le
débat sur ces questions».
La politique de la peur ne peut être écartée d'un revers de main
Lui aussi a résumé sa pensée de manière succincte: «Nous défendons les valeurs qui nous sont chères [celles inscrites dans la Déclaration d'Indépendance, la Constitution, et le
Bill of Rights], pas seulement parce qu'elles sont justes, mais parce que cela renforce notre pays et nous protège.» Il a réitéré sa volonté de fermer Guantanamo, malgré
l'opposition d'une partie du Congrès – dont de nombreux démocrates – mais aussi son souhait de régler les questions juridiques complexes qui encadrent la capture de terroristes ou
supposés tels: «Si nous refusons de résoudre ces problèmes aujourd'hui, je peux vous garantir qu'ils deviendront un boulet autour de nos efforts pour combattre le terrorisme dans le
futur.»
Là encore, les mots utilisés par l'orateur ont leur importance. Ceux de Barack Obama se distinguent radicalement de ceux de Dick Cheney:
Avec une cote de popularité tournant autour de 60% (contre 25% pour Dick Cheney), Barack Obama devrait clairement sortir vainqueur de ce duel avec l'ancien vice-président. Mais la
politique de la peur – celle qui fut pratiquée entre fin 2001 et 2008 aux États-Unis – ne peut être écartée d'un revers de la main en se disant «Ça ne prendra jamais!», au
prétexte que le pédagogue-en-chef semble fort convaincant.
On l'a vu ces derniers jours, avec toute une brochette d'élus prétendant qu'enfermer des détenus de Guantanamo sur le sol américain mettait les citoyens en danger – comme si les prisons
super-max, qui n'ont jamais connu d'évasions, étaient des passoires. On l'a vu encore avec les réactions à un rapport du Pentagone qui prétend qu'un détenu sur sept relâché de Guantanamo
a aujourd'hui des liens avec une organisation terroriste: la droite, bien relayée par les médias, s'en est servi pour défendre le maintien en détention indéfini, sans se demander si le
séjour même à Guantanamo n'avait pu pousser certains au terrorisme.
Le monde entier s'est réjoui de l'élection de Barack Obama et du fait qu'il avait succédé à George W. Bush. Mais l'Amérique d'aujourd'hui n'est que marginalement différente de celle
d'hier. Trois Américains sur dix continuaient de soutenir Bush lorsque celui-ci a quitté la Maison Blanche, et plus de 45% d'entre eux ont voté pour son successeur désigné JohnMcCain. Les
attentats contre le World Trade Center et le Pentagone, sans oublier les projets déjoués (une synagogue à New York il y a encore trois jours), sont toujours dans toutes les têtes. Et la
politique du talion menée sous Bush-Cheney, par son simplisme même, continue d'être populaire, même si elle n'est plus majoritaire.
Des deux visions du monde et des deux orientations de l'Amérique présentées, jeudi, à Washington, notre raison d'Européens privilégie clairement celles de l'actuel résident de la Maison
Blanche. Mais on aurait tort de croire que la transformation esquissée par Barack Obama est la voie qu'emprunteront inéluctablement les États-Unis. Le chemin du passé récent est toujours
tentant.