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Le prix à payer pour entrer dans la
caste des oknhas
(Par Duong Sokha/14-04-2008
Phnom Penh, 2 janvier 2008. Description des médailles d'Okhna
au Département des Décorations, rattaché au Conseil des Ministres.
©John Vink / Magnum)
Oknha, un titre prestigieux que tout Cambodgien fortuné aspire à porter. Cette distinction honorifique a été créée il y a plus de dix ans à l'intention de ceux et celles qui concourent à la
reconstruction et au développement du royaume. Il s'agit principalement d'hommes d'affaires d'envergure, qui ont leurs entrées dans les hautes sphères du pouvoir, et qui, pour certains d'entre
eux, savent transformer ce titre en passe-droit.
Le 5 avril 1994, les deux co-Premier ministres de l'époque, le prince Ranariddh et Hun Sen, paraphaient un sous-décret portant sur la création de décorations destinées à des bienfaiteurs,
locaux ou étrangers, oeuvrant pour le bien du Cambodge. En fonction du niveau de la contribution apportée au gouvernement, sont décernées trois catégories de médailles pour la construction
nationale : l'or, l'argent et le bronze. Les heureux récipiendaires de l'or, quand leur don - financier ou matériel - excède les 100 000 dollars, reçoivent également le titre d'oknha.
A en croire Thien Mao, le directeur du département des décorations, rattaché au
Conseil des
ministres, ils seraient quelque 220 oknhas en titre, parmi lesquels moins de dix femmes, à avoir déjà accédé à cet honneur qui inspire le respect dans la société cambodgienne. Un nombre
toutefois officiel et bien en dessous de la réalité.
Un titre remis au goût du jour
Dans l'histoire du Cambodge, on trouve la trace d'oknhas dès le XVe siècle, sous le règne du roi
Chao Ponhea Yat (1421-1462),
rapporte Miech Ponn, conseiller auprès de la commission des moeurs et coutumes khmers de l'
Institut bouddhique.
"Aux XVe et XVIe siècles, les oknhas étaient les gouverneurs de district et de province, ainsi que les proches conseillers du roi chargés des affaires royales, de l'armée, de la justice et de
l'agriculture", raconte Miech Ponn, en se basant sur ses propres recherches. Il explique que ce titre serait plus proche aujourd'hui de celui de "Son Excellence" qui précède les noms de ministres
et de gouverneurs de provinces.
Le temps a passé, et le sens d'oknha a glissé. Ce ne sont plus les acteurs de premier rang de la vie politique du pays qui se voient décerner cette reconnaissance mais, confirme Thien Mao en se
référant au texte du sous-décret de 1994, des grands mécènes de l'Etat dans son effort de reconstruction du pays.
Devenir oknha, mode d'emploi
Thien Mao explique en détail la procédure. "Si une personne finance la réalisation d'une école ou d'une route dans une province, les autorités communales, du district et de la province peuvent
constituer un dossier de demande à l'attention du ministère de l'Intérieur afin que ce bienfaiteur soit reconnu. Quand le ministère a fini d'étudier le dossier, il le transmet au département des
décorations via le Conseil des ministres.
"Je vérifie alors les documents, rédige une note certifiant que la personne a bel et bien effectué un don et mon département rend un avis avant de passer le dossier au Conseil des ministres." C'est
alors au tour de ce dernier de se pencher sur le dossier qui est ensuite confié au secrétaire général du gouvernement, puis au chef du gouvernement qui, pour finir, l'adressera au roi pour
signature.
Aucun recalé à la médaille
Il arrive que le département des décorations bloque une candidature s'il juge que des éléments restent à éclaircir dans le dossier. Celui-ci refait le chemin
inverse, échouant à nouveau entre les mains du ministère de l'Intérieur et, au besoin, des autorités locales qui ont initié la demande.
L'évaluation chiffrée du don peut parfois conduire à quelques maux de tête. D'un échelon de la chaîne à l'autre, les lois de l'arithmétique peuvent différer. Se pose également la question de la
pertinence des dons. "Prenons l'exemple d'une personne qui offre aux autorités 32 téléphones portables. Il faut alors étudier si ce geste sert l'intérêt public ou seulement des intérêts
particuliers. C'est plus délicat avec ce type de dons car ils ne sont pas au service du public comme le sont les écoles ou les hôpitaux", fait valoir Thien Mao, qui prend soin d'ajouter que son
département n'a jamais recalé un candidat, tout au plus invité ceux qui ont constitué le dossier à corriger leur copie.
Puis, le responsable glisse, très rapidement, que "certains" décrochent l'or et le titre d'oknha en en faisant directement la demande au Premier ministre, sans passer par la case de son département
des décorations. Il n'en dira pas davantage sur le sujet.
Qui sont les oknhas ?
Businessmen en tout genre d'origine cambodgienne ou étrangère, ils reversent une partie de leur fortune à l'Etat, le plus souvent en finançant directement des
projets tels que la construction d'infrastructures de base. La quasi-totalité des membres élus de la
Chambre de commerce de Phnom Penh appartient ainsi à la famille privilégiée des oknhas.
Thien Mao fait remarquer qu'une fois nommés par sous-décret, certains oknhas rejoignent l'appareil d'Etat, devenant hauts fonctionnaires ou parlementaires. Il est vrai que la quasi-totalité des
oknhas sont encartés au parti au pouvoir, le
PPC.
Selon Cheam Yeap, président PPC de la commission des finances de l'
Assemblée
nationale, la chambre basse compte sur ses bancs trois oknhas et la
chambre haute six. A
l'aune de leurs bienfaits et de leurs compétences, le gouvernement veut les faire oeuvrer au développement du pays en les intégrant dans les institutions, souligne Thien Mao, qui croit bon de
préciser que "leur mandat de parlementaire, par exemple, n'est aucunement incompatible avec leur titre d'oknha".
Les abus...
Quand on aborde la question de ceux des oknhas qui abusent de leur titre pour violer les droits de leurs concitoyens, Thien Mao se récrie, affirmant que les porteurs de cette distinction "ne
peuvent pas agir n'importe comment".
La presse rapporte cependant régulièrement des conflits fonciers opposant des oknhas à de simples villageois dans des articles qui ne donnent pas souvent le beau rôle aux premiers. En 2007, un
rapport de l'ONG britannique Oxfam relevait que 23,08% des terres du royaume étaient aux mains d'oknhas, souvent cités au premier rang des spéculateurs fonciers.
Le directeur du département des médailles ne nie pas que "certains d'entre eux" ont été convoqués par la justice pour s'^etre servis de leur titre afin de mieux enfreindre la loi. Il note malgré
tout que les cas sont rares, avant d'annoncer que ces affaires ne relèvent pas de son département mais de la justice.
Ros Chantraboth, vice-président de l'Académie royale du Cambodge, déplore la mauvaise foi de certains oknhas qui en se plaçant au-dessus des lois "ternissent l'honneur" de cette caste. Lui aussi
estime cependant que seule une poignée d'entre eux agissent mal.
Le député d'opposition (
PSR) Son Chhay dénonce quant à lui la corruption qui entache la
procédure d'octroi du titre d'oknha. "Certains ne recherchent ce titre que pour avoir les coudées franches dans les affaires illégales qu'ils veulent mener."
Un titre qui ne change rien ?
Si Kong Triv, oknha depuis plus de dix ans sur proposition du gouvernement, ne voit "rien d'extraordinaire" à posséder ce titre. "On est aujourd'hui
nombreux à l'avoir...", avance-t-il comme explication.
"Ca ne change rien à vos affaires de devenir oknha ! Tout dépend des circonstances. Moi, par exemple, je le suis devenu en 1996, alors que le pays n'était pas encore pacifié, fait valoir l'oknha
Mong Reththy, ajoutant avoir déboursé plus de 4 millions de dollars dans la construction d'infrastructures. Si on ne peut pas se servir de ce titre pour faire n'importe quoi, il reconnaît malgré
tout que c'est "comme voyager en première classe".
La hiérarchie des oknhas
Le "Neak oknha" est-il plus argenté que le "Lok oknha" ? Selon certains, le "neak" en préfixe indique que la personne a reçu depuis longtemps le titre d'oknha et
mis davantage la main à la poche que les "lok oknhas" et autres simples "oknhas". Pourtant, relève Thien Mao du département des médailles, le sous-décret ne prévoit pas de distinction. "Certains
ont gonflé leur rang en plaçant devant leur titre 'neak'. Or à l'origine, dans le sous-décret, il n'y a que des 'oknhas'... Cela dit, nous devons établir une hiérarchie des oknhas qui sera à
déterminer en fonction du montant de leurs dons à l'Etat et en collaboration avec le Palais royal", suggère-t-il.
Quelques noms de puissants oknhas
-
Kith Meng, président de la Chambre de commerce de Phnom Penh (CCPP), PDG de Royal Group of companies (qui comprend notamment
Mobitel et la banque
ANZ Royal)
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Mong Reththy, sénateur PPC, vice-président de la CCPP, patron de
Mong Reththy
Group
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Lav Meng Khin, sénateur PPC, vice-président de la CCPP et président de la société Pheapimex
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Si Kong Triv, sénateur PPC, vice-président de la CCPP et président de KT Pacific Group
-
Sok Kong, président d'honneur de la CCPP, directeur général de Sokimex et conseiller du gouvernement avec rang de ministre d'Etat
- Men Sarun, sénateur PPC, vice-président de la CCPP et président de
Mensarun
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La grille des médailles
Le sous-décret détermine qui a le droit à quelle médaille de la construction nationale :
- un don financier ou matériel d'une valeur de plus de 100 000 dollars à l'Etat donne droit à la médaille d'or et au titre d'oknha
- un don situé entre 10 000 et 100 000 dollars à une médaille d'or seulement
- un don situé entre 5 000 et 10 000 dollars à une médaille d'argent
- un don situé entre 1 000 et 5 000 dollars à une médaille de bronze - un don de 500 à 1 000 dollars à un certificat émis par le Conseil des ministres.
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